DE LA RESPONSABILITÉ MORALE DE L’ÉCRIVAIN

Il y a quelques temps, ne voulant pas pénaliser un écrivain débutant en publiant un billet très critique, je lui faisais part de mes remarques en privé.
Après lui avoir adressé moult compliments à propos de ses talents de conteur et de son extraordinaire capacité à embarquer le lecteur dès la première page, je lui expliquais ce qui m’avait consternée dans son roman.

Premier exemple, à propos des MST (SIDA, hépatites…).
A une époque où de plus en plus de personnes négligent le port du préservatif, pendant qu’au même moment les organisations continuent à lutter pour rappeler que le SIDA n’est pas vaincu, loin s’en faut, et qu’il faut toujours se protéger sous peine de contracter une MST et/ou la transmettre, il me semble totalement irresponsable qu’un écrivain décrive des relations sexuelles non protégées comme si aucun risque, hormis la grossesse, n’existait.
Je peux tout à fait comprendre et admettre que dans le feu de l’action, l’oubli de protection arrive. Cependant, lorsque l’acte est récurrent, les partenaires nouveaux et différents, il me semble qu’une mise au point de l’entourage du personnage, forcément au courant de cette conduite à risque puisque l’héroïne tombe enceinte, aurait été la bienvenue… histoire de rappeler la réalité au potentiel lecteur inconscient.
Beaucoup trop de gens pensent que le SIDA appartient au passé. Alors lire un roman où l’héroïne s’estime protégée car… sous pilule (si si !), j’avoue que cela m’a atterrée !
J’estime que de tels propos inconscients engagent la responsabilité morale de l’écrivain.

Celui-ci m’a répondu que si l’on suivait mon raisonnement, on ne pourrait jamais écrire à propos de voleurs ou criminels puisque leurs actions pourraient encourager certains lecteurs.
Sauf que… tout un chacun sait que voler ou tuer sont des actes pénalement répréhensibles. Que c’est « mal ». Les barrières existent naturellement sans qu’il soit nécessaire de pointer ces évidences.
Et si un auteur encourage clairement au passage à l’acte, s’il ne reste pas dans la stricte évocation romanesque ou le récit, sa responsabilité pénale sera alors engagée (ainsi que civile si demande de dommages-intérêts il y a).
A contrario, le non port du préservatif n’engage aucune responsabilité juridique. Elle est uniquement morale. Ceci, dans la vie courante, comme pour l’écrivain qui, par sa passivité lors de l’exemple exposé, encourage de fait une conduite à risque chez les personnes mal informées.

Second exemple, à propos des juifs, pour lesquels les lieux communs antisémites inconscients (ce qui les rend presque plus dangereux et pernicieux) se posent là.
Alors que l’antisémitisme progresse au triple galop, choisir des familles juives hyper riches (l’héroïne ne connaît même pas le montant de sa fortune), comprenant les caricaturaux banquiers, tailleurs, fourreurs (manque les diamantaires !), revient à conforter l’image que malheureusement certains lecteurs, déjà antisémites ou ouverts à ces caricatures, se font de ce que seraient les juifs (je possède un superbe spécimen dans ma belle-famille).

Interpellé également à ce propos, l’écrivain m’a répondu qu’il n’y avait pas pensé. Que la religion était venue par hasard… Et que les riches s’unissant avec des riches, les professions s’étaient imposées d’elles-mêmes !
Voilà voilà ! Les hasards de l’écriture quoi. Quasiment de l’écriture automatique guidée par un esprit…
C’est pas d’ma faute m’sieur l’juge, les mots sont sortis tout seuls !

Faire preuve de recul, d’un brin d’analyse à propos des mots que l’on pose, de la résonance que ceux-ci pourront avoir chez certains lecteurs, me semble être des passages obligés pour un écrivain digne de ce nom.
Parce que même si l’écrivain se dégage de toute responsabilité morale (puisque rappelons que pénalement, il ne le peut pas), elle existe cependant bel et bien !
M’avoir répondu qu’il ne s’estimait responsable de rien concernant ses écrits, m’a de suite fait penser à cette distrayante mention qu’affichent certains commerçants : « La direction se dégage de toute responsabilité patati patata… »
Il en est de la responsabilité morale comme juridique, on ne s’en dégage pas par sa simple volonté !

L’irresponsabilité aggrave les fautes disait Marcel Proust.
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4 commentaires pour DE LA RESPONSABILITÉ MORALE DE L’ÉCRIVAIN

  1. Nathalie Z dit :

    Je suis totalement en accord avec ton billet . La différence entre toi et moi c’est que si toi tu interpelles l’auteur, moi ,si je suis dérangée par l’utilisation de stéréotypes où par quoi que ce soit qui ne correspond pas à mes valeurs , je black liste tout bonnement l’écrivain en question . Il y a l’auteur , il y a les lecteurs chez l’éditeur, ils ont une responsabilité envers le lecteur potentiel et s’ils ne s’en rendent pas compte avant publication , c’est trop tard , ils n’y aura pas de seconde chance . En revanche je trouve admirable ton effort à vouloir générer une prose de conscience.

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    • LYDIE dit :

      Lorsque l’auteur est édité classiquement, il y a une relecture. L’éditeur fait part de ses remarques, suggère des modifications pour éviter ce type de « dérives ». Si malgré tout, une fois paru le livre en contient, c’est bel et bien que l’éditeur a conscience du contenu et est en accord avec l’auteur.
      Par contre, lorsque l’on a affaire à un ouvrage édité à compte d’auteur, aucun professionnel n’intervient pour « modérer », rectifier le tir en pointant ce qui pourrait poser problème, mais aussi corriger les erreurs de français.
      Je serais donc tentée d’être plus indulgente en essayant d’expliquer « sa sottise » à l’auteur tombé dans de lamentables et dangereux clichés, ou / et propos dangereusement légers…
      J’espère qu’une fois les critiques digérées (car ce doit être très difficile de voir son travail malmené), il saura faire preuve d’intelligence et de recul. Même si j’ai des doutes quand j’observe la première réaction où tous les compliments ont été adorés et toutes les critiques (pourtant bien plus constructives) remises en cause… j’espère tout de même.

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  2. Pomponette dit :

    Bonsoir :). Je suis en accord total avec toi ! Un auteur écrit pour lui, mais surtout pour ses lecteurs… enfin c’est ce que je pense. Sans vouloir raconter ma vie, je suis en plein dedans ! J’ai l’exemple sous les yeux à la maison. Ce sont des lectures, des relectures, des : je me met à la place du lecteur pour voir comment il va comprendre, s’il y a des choses choquantes ou qui influent en mal…etc…je précise que c’est de l’auto-édition.
    Bien sûr qu’il est responsable.

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    • LYDIE dit :

      Je crois qu’on écrit avant tout pour soi. Pas surtout pour les lecteurs. Les lecteurs sont un outil permettant à l’écrivain d’exister. Enfin c’est ainsi que j’analyse l’écriture.
      Regarde… Un blog sans lecteur, sans échange… Il n’existe pas.
      Ça devient un journal intime. Tout comme un livre sans lecteur.
      Non ? 😉

      Pomponette… je ne peux que t’encourager dans tes projets, mais vraiment, essaie de trouver un éditeur. Même si, je le sais, c’est très difficile.
      Pour avoir discuté de la question avec plusieurs auteurs édités, je suis aujourd’hui convaincue que la prise de recul, que permet le travail d’un professionnel, est essentielle pour livrer un travail abouti.

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